On peut dire que le Rocher de Gibraltar est ancré dans une anomalie géographique depuis 1713 et coincé pendant une décennie entière dans un vide bureaucratique dont on commence à peine à voir la fin. La première date correspond à l'année où l'Espagne a cédé ce qu'elle appelle « le Rocher » au Royaume-Uni en vertu du traité d'Utrecht signé entre les deux puissances. Et le deuxième anniversaire marque l’année au cours de laquelle les Gibraltariens ont voté massivement pour rester dans l’Union européenne tandis que leurs compatriotes non continentaux ont décidé le contraire, au minimum, lors du référendum sur le Brexit.
Depuis, la résolution du charabia a été reportée. Il y avait d’autres priorités sur la liste, notamment l’autre obstacle majeur à la frontière avec l’Irlande du Nord, qui a pu être surmonté en mars 2022. De plus, l’entreprise semblait très compliquée. Ce qui était en jeu n'était pas seulement un symbole, mais la vie quotidienne de toute une région : des milliers de travailleurs (jusqu'à 15 000) qui traversent la Porte chaque jour, une économie de Gibraltar invariablement connectée au Campo de Gibraltar et vice versa, et une Espagne déterminée à empêcher le Brexit de se traduire par une « frontière dure » à l'extrême sud.
Après quatre années de progrès et de revers, l’écheveau a finalement commencé à se dénouer en juin dernier, lorsqu’il a été annoncé en grande pompe qu’un accord politique avait été trouvé entre la Commission européenne, l’Espagne, le Royaume-Uni et le gouvernement de Gibraltar. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, n'a pas manqué l'occasion de proclamer sur tous les toits le caractère « historique » de l'accord après des mois de sécheresse diplomatique, notamment après l'échec de l'approbation des langues « co-officielles » espagnoles dans les institutions européennes.
Cet pacte annoncé fixe le cadre : maintenir la fluidité au passage des frontières, organiser la circulation des personnes et des marchandises d'une manière compatible avec l'espace Schengen et le marché unique, et établir un périmètre de garanties pour éviter une concurrence déloyale en matière de fiscalité, d'aides publiques, de normes du travail et d'environnement. L'accord ne règle cependant pas la question toujours épineuse de la souveraineté de Gibraltar, et l'Espagne et le Royaume-Uni ont veillé à ce que leurs positions soient respectées et protégées.
Une fois les lignes directrices arrêtées, il restait encore à rédiger le texte. Il a fallu plus de six mois pour mettre l'accord noir sur blanc et il y a à peine une semaine, il a été annoncé qu'il était conclu au niveau technique. Il s’agit là d’un grand pas en avant, quelque chose comme le prélude à la fin. Le texte intégral est prêt à être examiné juridiquement par les parties avant d'être soumis au circuit institutionnel et ratifié des deux côtés : le Parlement européen et la Chambre des Lords britannique. Ce sera alors que nous pourrons enfin découvrir les petits caractères qui ont été cachés aux yeux de tous pendant si longtemps.
Même si Albares avait prévu à plusieurs reprises que la disparition physique de la Porte aurait lieu en janvier prochain, il va sans dire que c'était plus un souhait du ministre qu'une réalité. Le traité n’entrera pas en vigueur, c’est-à-dire que les mesures qu’il envisage ne seront mises en œuvre que le lendemain de sa signature (après ratification parlementaire). Tout cela devrait se produire au premier trimestre 2026, la date limite pour l’application du nouveau système d’entrée et de sortie (EES) de l’UE étant fixée au 10 avril.
Ce nouveau mécanisme oblige les voyageurs non européens à enregistrer leurs données biométriques à la frontière. Cela signifie qu'il s'appliquera également aux contrôles d'entrée et de sortie de Gibraltar par voie maritime et aérienne, une fois que la Porte sera démolie et que la route entre La Línea de la Concepción et le Rocher sera libre et rapide.
La pierre angulaire de l’accord est précisément de mettre fin aux contrôles à la barrière sans faire de Gibraltar un trou dans l’espace Schengen. Le modèle conçu transfère le contrôle au port et à l'aéroport, avec un double système de contrôle qui permet de préserver la mobilité quotidienne par voie terrestre et, en même temps, garantit que quiconque entre dans l'espace Schengen le fait selon nos règles.
La clé politique, et la plus sensible pour Madrid, est que l'Espagne assume les contrôles Schengen sur ces installations, tandis que Gibraltar maintient ses contrôles sur le trafic à destination et en provenance du Royaume-Uni. Sur le papier, cela résout le problème historique de la frontière terrestre. En pratique, cela nécessitera une coordination chirurgicale, car tout dysfonctionnement opérationnel entraînerait des files d’attente, du bruit politique et des munitions pour les critiques de l’accord.





