Donald Trump fait une fois de plus ce qu’il fait de mieux : lancer une promesse à l’impact immédiat, simple dans sa formulation et colossale dans ses implications. Cette fois, le président américain a jeté son dévolu – et son discours – sur le pétrole vénézuélien, le plus grand réservoir de pétrole brut de la planète, avec une idée aussi ambitieuse que provocatrice : l’utiliser pour faire baisser le prix de l’énergie aux États-Unis et, à terme, réduire de moitié les factures d’électricité des foyers nord-américains.
Cette approche, divulguée par des médias tels que le Wall Street Journal et soutenue par les déclarations publiques de Trump lui-même, repose sur un postulat clair : si Washington parvient à contrôler durablement la production et la commercialisation du pétrole brut vénézuélien, cela pourrait inonder le marché, pousser le prix du baril vers 50 dollars et soulager les poches du consommateur américain. Dans un pays où le coût de l’énergie constitue un enjeu électoral majeur, la proposition présente un attrait politique évident. Une autre chose est sa réelle viabilité.
Le contexte international, pour commencer, ne semble pas jouer entièrement en faveur du président. Le marché pétrolier mondial traverse une période prolongée de faiblesse. En 2025, les prix ont chuté de près de 20 %, soit la plus forte contraction annuelle depuis la pandémie, et pour la première fois il y a eu trois années consécutives de pertes. En termes simples, le monde est déjà inondé de pétrole brut. Ajouter davantage de pétrole ne garantit pas, en soi, une baisse durable des prix ; Cela peut même aggraver les déséquilibres et les tensions au sein des pays producteurs.
Cependant, Trump ne pense pas seulement au marché. Pensez avant tout au pouvoir. Selon de hauts responsables de son administration, le plan comprend le déplacement de la Russie et de la Chine du Venezuela et la transformation de l’hémisphère occidental en une sorte de bastion énergétique sous influence américaine. Le contrôle du pétrole vénézuélien ne serait pas seulement un outil économique, mais aussi un levier géopolitique pour affaiblir les adversaires stratégiques et renforcer la primauté de Washington dans son « arrière-cour ».
La Maison Blanche a déjà pris des mesures dans ce sens. Il a confirmé cette semaine que les États-Unis contrôleraient « indéfiniment » les ventes de pétrole brut vénézuélien et qu’ils revendiquaient quelque 50 millions de barils actuellement bloqués dans des navires et des entrepôts. Ce pétrole, évalué à 3 milliards de dollars, sera commercialisé sur les marchés internationaux et les recettes seront déposées sur des comptes contrôlés par le gouvernement américain. Officiellement, l’argent sera utilisé « au profit du peuple vénézuélien et du peuple américain ». En pratique, ce sera Washington qui décidera.
Trump a été encore plus explicite sur son réseau Truth Social : le Venezuela, a-t-il déclaré, utilisera les recettes du nouvel accord pétrolier exclusivement pour acheter des produits fabriqués aux États-Unis. De l'énergie en échange de fabrication, sous supervision nord-américaine. Un troc du 21ème siècle au parfum de la doctrine Monroe.
Le problème est qu’un gouffre technique, financier et politique s’étend entre l’annonce et la réalité. Le Venezuela produit aujourd’hui environ un million de barils par jour, soit moins de 1 % de la demande mondiale et bien loin des trois millions qu’il a pompés au cours de ses meilleures années. Augmenter ce chiffre nécessiterait des investissements de plusieurs millions de dollars, la modernisation d’infrastructures obsolètes et une stabilité politique que le pays n’a pas connue depuis des décennies.
Extrême prudence des compagnies pétrolières
Trump a promis que les majors pétrolières américaines reviendraient dans le pays et dépenseraient des milliards pour relancer l’industrie. Mais les entreprises elles-mêmes – parmi lesquelles Chevron, ExxonMobil et ConocoPhillips – observent le scénario avec une extrême prudence. Les dirigeants du secteur ont clairement indiqué qu’ils n’investiraient pas sans des garanties « sérieuses » et stables de la part de l’administration. La crainte n’est pas technique, mais politique : qu’une décision présidentielle, voire un tweet, change du jour au lendemain les règles du jeu.
Un investisseur dans le secteur de l’énergie a été plus explicite auprès du Financial Times : personne ne veut entrer dans un pays où « un foutu tweet peut changer toute la politique étrangère ». Ce commentaire résume le dilemme central du plan Trump : son succès dépend d’une confiance que son propre style de gouvernement érode.
Du point de vue du consommateur américain, l’équation est d’ailleurs moins directe que ne le laisse entendre le discours présidentiel. Le prix du baril influence l’essence et une partie de la facture d’électricité, mais il ne détermine pas à lui seul le coût final. Les taxes étatiques, les réseaux de distribution, le mix énergétique et les contrats à long terme pèsent autant voire plus que le prix quotidien du pétrole brut. Penser que 50 dollars de pétrole se traduira automatiquement par des factures à moitié prix est, au mieux, optimiste ; au pire, trompeur.
La dimension internationale du plan ajoute encore plus de frictions. La Russie a déjà formellement protesté contre la saisie d’un pétrolier battant pavillon russe lié au Venezuela, qualifiant l’action américaine de « grave violation du droit maritime ». Moscou considère les sanctions occidentales comme illégitimes et observe avec inquiétude la tentative de Washington de monopoliser les ventes de pétrole brut vénézuélien.
La Chine, l'éléphant silencieux
La Chine, pour sa part, est l’éléphant silencieux dans la pièce. Depuis des années, elle est l'un des principaux partenaires énergétiques de Caracas. Le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, a été clair : les États-Unis ne permettront pas au Venezuela de devenir un « État client » de Pékin. Elle admet une certaine marge commerciale, mais toujours dans le cadre d'une relation primaire avec Washington. Un message qui, en termes diplomatiques, équivaut à une ligne rouge.
Tout le monde n’observe pas ce mouvement uniquement du point de vue géopolitique. Des experts en droit international et des rapporteurs des Nations Unies ont averti que l'intention des États-Unis de contrôler indéfiniment le pétrole vénézuélien viole le droit à l'autodétermination de ce pays sud-américain. L’administration Trump ne semble toutefois pas disposée à se laisser arrêter par des considérations juridiques internationales si celles-ci entrent en conflit avec ses objectifs stratégiques.
Aux États-Unis même, le projet suscite également des résistances. Le Sénat se prépare à débattre d'une résolution qui limiterait toute action militaire supplémentaire liée au Venezuela sans l'autorisation explicite du Congrès. Même certains républicains expriment leur malaise face à la dérive du conflit et au risque d’une escalade qui dépasse le domaine économique.
Deux plans
Ainsi, le projet pétrolier de Trump évolue entre deux plans. Dans le premier, celui du président sortant, il propose une solution simple à un problème complexe : un pétrole bon marché, une énergie bon marché, des électeurs satisfaits. Dans la seconde, celle de la réalité, elle apparaît comme une opération à haut risque, chargée d’incertitudes et de coûts cachés. La réactivation de l’industrie vénézuélienne n’est pas une question de volonté politique, mais d’années d’investissement et de stabilité. Le contrôle du marché mondial ne dépend pas seulement de Washington, mais aussi de la réaction des autres producteurs, y compris les pays de l’OPEP+, qui n’accepteront guère passivement une stratégie visant à faire baisser les prix.
En fin de compte, la grande question n’est pas de savoir si Trump peut utiliser le pétrole vénézuélien pour rendre l’énergie moins chère aux États-Unis, mais s’il est réellement intéressé à le faire au-delà de l’impact médiatique. L’histoire récente suggère que, pour lui, l’annonce est souvent aussi importante que le résultat. En ce sens, le projet pétrolier correspond parfaitement à son style : une promesse retentissante, un ennemi extérieur clair et la promesse implicite que l’Amérique gagnera à nouveau.
Réduire de moitié les factures d’électricité est pour l’instant plus un slogan de campagne qu’une conclusion économique. Le pétrole vénézuélien est peut-être un élément du conseil d’administration, mais ce n’est pas la baguette magique présentée par Trump. Comme bien d’autres fois, le temps nous dira si nous sommes confrontés à une décision stratégique à long terme ou simplement à un autre gros titre conçu pour dominer le cycle de l’actualité.





