Le futur système aérien de combat (« FSAC ») est peut-être l’un des paris les plus ambitieux et les plus perturbateurs dans lesquels l’Europe est plongée. L'Espagne, la France et l'Allemagne tentent de coordonner le meilleur de leur industrie pour donner vie à un chasseur capable de transformer les concepts fondamentaux de la doctrine militaire du futur.
Il ne s’agit pas seulement de créer un avion de sixième génération, mais d’un projet à très long terme. L’objectif est de développer un système de systèmes générant un noyau de technologies et d’armes qui confèrent à l’Europe la supériorité aérienne. Autour de cette idée, un cloud de combat est conçu pour agir comme le cerveau de l’ensemble, développant un réseau sécurisé de commandement, de contrôle, de communication et de renseignement basé sur la cryptographie la plus avancée.
De même, il est prévu de développer une série de véhicules sans pilote, dont l’importance dans les conflits futurs a été largement démontrée par l’expérience ukrainienne. Ceux-ci fonctionneraient en essaims et pourraient être lancés depuis un porte-drone ou des plates-formes de support.
Enfin, le joyau du projet : le chasseur de nouvelle génération. Cet avion aspire à remplacer les flottes de « Rafale » et d'« Eurofighter » français d'Allemagne et d'Espagne. Sa conception serait conçue pour servir de centre de commandement pour les troupes sans pilote et pour devenir un avion à faible observabilité. Ainsi, le concept principal consiste à faire du nouveau chasseur le noyau d’un essaim de drones, coordonné via un cloud de combat ultramoderne.
Les premiers vols sont prévus entre 2027 et 2029, mais intégrer tous les systèmes et assurer leur exploitation conjointe pourrait retarder la pleine exploitation du programme jusque dans les années 2040. Une date tellement lointaine qu'elle aurait été l'un des points de friction entre les partenaires. L'Espagne, qui participait initialement en tant qu'observateur, a rejoint le projet en 2019 sur un pied d'égalité, garantissant que 33 % du développement était réalisé sur son territoire.
Indra, une pièce maîtresse
L'entreprise espagnole a été désignée par le gouvernement comme coordinateur industriel national du programme. Il sera chargé de diriger le développement de composants liés à la digitalisation et à l’intelligence système. Par ailleurs, elle sera le leader international dans le développement de capteurs et codirigera, avec ses partenaires européens, le cloud de combat. Leur participation est essentielle pour réaliser ce « système de systèmes » que recherchent les pays concernés.
Il n'agira pas seul. Airbus Defence and Space sera en charge du développement du chasseur de nouvelle génération, en se concentrant sur les technologies furtives qui rendront l'appareil pratiquement invisible pour ses adversaires. Parallèlement, ITP Aero coordonnera le développement des moteurs. L'entreprise, basée à Zamudio, organisera le travail de plus de vingt entreprises, centres technologiques et universités espagnols pour créer un moteur de sixième génération doté de la technologie mondiale la plus avancée.
Enfin, « SATNUS », consortium créé expressément pour le « FSAC », sera en charge des drones et des opérations à distance. Des entreprises initialement rivales se sont regroupées dans le but de promouvoir la collaboration et de générer des synergies qui favorisent le programme.
Tensions entre partenaires : un plan en danger que l'Espagne veut diriger
Bien que le projet ait débuté comme une initiative franco-allemande, l'Espagne a acquis un rôle qui pourrait lui permettre de prendre la tête du projet. Les tensions industrielles entre les deux autres pays menacent la continuité du programme, et le départ éventuel de la France pourrait laisser en suspens la survie de la « FSAC ».
Pendant ce temps, l’Espagne renforce son engagement. En 2021, elle a contribué 2,5 milliards d’euros pour garantir la recherche et le développement jusqu’en 2027. En octobre de cette année, elle a ajouté 350 millions supplémentaires pour renforcer les capacités nationales du noyau technologique et, plus récemment, elle a ajouté 700 millions supplémentaires. Plus d'un milliard en deux mois pour envoyer un message clair à ses partenaires : l'engagement de l'Espagne est total, elle est prête à investir ce qui est nécessaire et son industrie travaille déjà activement sur le projet. L’objectif semble être d’imposer une solution au blocus politique.
La France réclame cependant une répartition beaucoup moins équilibrée. Paris réclame 80% du développement de l'avion de chasse en faveur de « Dassault », un chiffre qui briserait le principe de répartition équitable et suscite de vifs désaccords. Dans ce contexte, la société française envisagerait de développer un avion solo. Alors que l’Espagne et l’Allemagne défendent un modèle de consortium et de collaboration qui renforce les liens européens, la France s’engage dans une stratégie plus dirigiste et centralisée.
Si la France abandonne finalement le projet, l'alternative serait de trouver un nouveau partenaire européen disposant des capacités technologiques nécessaires. Dans ce scénario, l'Italie ou la Suède sont fortement évoquées, dont les secteurs aéronautiques représenteraient des options intéressantes.
La situation délicate en Espagne
La planification constitue à nouveau un problème pour l'Exécutif. L'engagement de l'Espagne en faveur du système de sixième génération a été total et, pour le financer, elle a renoncé à acquérir des technologies de cinquième génération comme le « F-35 ». Cela la laisse dans une position compromise.
Le programme, dans son intégralité, ne sera opérationnel – dans le meilleur des cas – qu'en 2040, tandis que les actuels « F-18 Hornet » et « AV-8B Harrier II » seront retirés vers 2030. Cela signifierait un intervalle de dix à quinze ans pendant lequel les forces armées espagnoles manqueraient d'avions de combat de pointe, alors que les alliés et les éventuels adversaires en disposeraient.
Actuellement, le seul avion à décollage court et atterrissage vertical de cinquième génération disponible sur le marché est le « F-35B », ce qui implique que l'Espagne pourrait condamner à la disparition son aile aérienne embarquée lorsque les « Harriers » ne seront plus en service. Il convient de rappeler que ce modèle a effectué son premier vol en 1981 et que sa durée de vie ne peut donc pas être prolongée éternellement. L'Espagne a catégoriquement refusé d'acheter le « F-35B » il y a quelques mois, il y a donc très peu de possibilités à partir de ce point si le pays souhaite se moderniser. Une option, évidemment, serait de se rétracter et de miser à nouveau sur les avions nord-américains. Cela, ou s'appuyer sur la quatrième génération pendant quelques années de plus que prévu. C'est pour cette raison que la confiance de l'Espagne envers la sixième génération est si grande qu'elle semble être devenue une impasse, tout ou rien. Et même si ce projet se concrétise, il subsistera encore un laps de temps pendant lequel les capacités embarquées de la Marine continueront d'être remises en question.
Ainsi, alors que l'avenir de l'un des projets les plus ambitieux d'Europe est en jeu, l'Espagne fait face à de sérieuses difficultés pour trouver des alternatives.





