Le PIB parle de croissance, mais derrière les chiffres, la réalité de millions d'Espagnols raconte une autre histoire. Une histoire qui se répète chaque mois lorsque les retraités doivent maximiser leurs pensions pour couvrir l’essentiel, et lorsque les travailleurs constatent que leurs salaires, malgré des journées de travail complètes, leur permettent à peine de faire face à l’augmentation du coût de la vie. Une histoire qui nous rappelle que, même si l’horloge économique a avancé, le niveau de vie de beaucoup est toujours bloqué en 2008.
Le panorama est inquiétant : Les salaires réels en Espagne sont pratiquement au même niveau qu'il y a 15 ans, au plus fort de la crise. L'inflation, qui est montée en flèche ces dernières années, a absorbé une grande partie des améliorations salariales, laissant le revenu moyen dégonflé avec l'IPC à 10 866 euros par an en 2023, très proche des 10 737 euros de 2008selon le XIV Rapport « L'état de pauvreté. Pauvreté et territoire. Communautés autonomes et Europe» préparé par le Réseau de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale dans l'État espagnol (EAPN-ES). Ces données montrent que, bien que les salaires aient augmenté nominalement – le revenu nominal moyen s’élevait à 14 082 euros en 2023, soit 8,2 % par rapport à 2022 –, la hausse des prix a contrecarré cette progression, limitant le pouvoir d’achat des travailleurs.
La situation est particulièrement difficile pour ceux qui dépendent les retraites. En 2023, plus de 10 millions de pensions ont été distribuées en Espagne, dont 3,7 millions, soit36,8%, étaient en dessous du seuil de la pauvreté. Cela signifie que plus d’un tiers des retraités, des personnes handicapées permanentes, des veuves ou des orphelins vivent avec des revenus insuffisants pour mener une vie décente. Les chiffres sont encore plus alarmants dans des régions comme la Galice, où près de la moitié des pensions (48,4%) sont inférieures à ce seuil, tandis qu'en Andalousie et à Murcie, le pourcentage dépasse 40 %. Même dans les communautés disposant de meilleures données, comme le Pays Basque, un quart des pensions (24,8%) n'atteignent pas le seuil de pauvreté.
Le rapport souligne que la précarité des retraités n'est qu'une partie du problème. L'étude reflète que, Sans aide sociale, plus de 10,8 millions de personnes tomberaient sous le seuil de pauvreté, témoignant de la fragilité d’une grande partie de la population face à la hausse du coût de la vie. Toutefois, l’effet de ces transferts est moindre que dans les autres pays de l’UE. Alors qu'en Espagne ils réduisent la pauvreté de 52,6 %, en Allemagne ils le font de 64,9 %, en France de 67,2 % et en Finlande de 70,7 %. En ce qui concerne les pensions de retraite, bien qu'elles contribuent à réduire la pauvreté de 5,4 points de pourcentage de 0 à 64 ans, chez « 2 millions de personnes », dans les communautés où les taux de pauvreté sont plus élevés, leur impact est beaucoup plus limité.
La situation n’est guère meilleure pour l’ensemble de la population, y compris les actifs. L’augmentation du taux AROPE (risque de pauvreté ou d’exclusion sociale) de 26% en 2022 à 26,5% en 2023 montre que l'augmentation du coût de la vie a augmenté le risque de pauvreté à 12,7 millions de personnes. Avec ce rebond, l’Espagne se classe au troisième rang des pays de l’UE ayant la plus grande population menacée de pauvreté ou d’exclusion, derrière la Roumanie et la Bulgarie.
Comme chaque année, la dichotomie nord-sud se répète. Dans le sud de l'Espagne, le taux de personnes menacées de pauvreté ou d'exclusion atteint 33,8% –plus élevé que n’importe quel pays de l’UE–, treize points au-dessus du communautés du Nord, avec une moyenne de 20,8 %. Les régions ou villes autonomes présentant le risque de pauvreté ou d'exclusion le plus élevé sont Ceuta (41,8%), l'Andalousie (37,5%), Melilla (36,7%) et les îles Canaries (33,8%). À l'opposé, ceux qui présentent le risque le plus faible sont le Pays Basque (15,5%), la Navarre (17,2%), Madrid (20,4%) et l'Aragon (20,4%).
À cet écart géographique s’ajoutent des différences dans la répartition des ressources. Les communautés du nord, comme le Pays basque (18 189 euros), Madrid (16 817 euros) et Navarre (16 599 euros), maintiennent des revenus moyens plus élevés. En revanche, dans des régions comme Murcie, Estrémadure, Castille-La Manche et Andalousie, le revenu moyen ne dépasse pas 12 000 euros, atteignant des niveaux qui rendent difficile la couverture des dépenses mensuelles de base.
Le rapport indique que la simple croissance économique ne suffit pas à réduire la pauvreté et prévient que, malgré l'augmentation du PIB dans toutes les communautés autonomes depuis 2015, le taux de pauvreté n'a diminué « que » dans dix d'entre elles. Ainsi, l'analyse indique que dans des communautés comme La Rioja, la Communauté de Madrid, la Cantabrie et Castilla y León, il y a eu des augmentations du PIB de plus de 15 % depuis 2015, mais elles n'ont produit « que » des « réductions minimes » du taux de pauvreté. , entre 1% et 3%.
L'EAPN-ES prévient que de graves privations matérielles et sociales, un indicateur qui mesure l’incapacité d’accéder à certains biens et services de base, a continué d’augmenter. En 2023, un 9% de la population se trouvait dans cette situation, avec des pics de 12,6% en Andalousie. Ces personnes disposent des revenus nécessaires pour ne pas être considérées comme pauvres mais cela ne suffit pas pour mener une vie décente. Concernant le taux de population exclusivement exposée au risque de pauvreté (hors exclusion sociale), il s'élève à 20,2% (9,7 millions de personnes) dont 41%, soit environ 4,2 millions de personnes en situation de pauvreté extrême.





